Claude Finet

- Le Livre.

  La couverture

La découverte de l'éphémère.

La parution du livre est prévu pour le 27 avril 2014 par l'éditeur "Avantpropos"

Quelques mots de l'auteur:

Témoignage de ma profonde admiration pour mes patients, et, à travers eux, pour l’être humain en général, ce livre est essentiellement composé d’une série d’histoires vécues.
Panorama des fantastiques ressources humaines face à l’épreuve, il nous mène au cœur de ce qui différencie l’humain de l’animal : sa capacité à modifier son regard sur les choses, à trouver dans les situations les plus difficiles la force de surmonter les pertes et de repartir, souvent plus riche et plus fort qu’avant.
Chaque patient, à sa manière, nous livre une leçon fondamentale, le seul moyen d’être heureux : l’acceptation de l’éphémère.
Ce qui nous paraît facile, routinier, peut nous être enlevé d’un moment à l’autre. Rien ne va de soi, rien n’est éternel. Etre capable d’accepter cela, c’est s’ouvrir au bonheur.
La vie, c’est maintenant.


 Extraits du livre:
  • Ce qui ressort de ces derniers jours, c’est la solitude. Je suis seule, je me sens seule. Quelles que soient les précautions dont je peux m’entourer, la décision, la responsabilité m’appartiennent.
    Monsieur D est mort des suites de son intervention. Il avait bien répondu à sa chimio, il allait bien. Il avait peut-être, sans doute, quelques mois, voire plus, qui sait, de vie parfaite devant lui. Il était au courant des risques qu’il prenait en acceptant cette opération. Mais n’est-ce pas un leurre de penser que les gens sont au courant ? Ne sont-ils pas de plus en plus noyés, déboussolés, à force d’informations ?
    Comparativement au peu d’informations dont disposait la majorité des patients il y a vingt ans, la différence est grande. Auparavant, on savait que les gens ne savaient pas tout. Aujourd’hui, on peut croire qu’ils savent et qu’ils choisissent. On se rassure ainsi.
    Solitude aussi de ne pouvoir partager ce que je vis avec mes proches. Il faudrait trop de temps, trop de silences, trop de nuances pour exprimer les choses, la qualité et la complexité des choses.
    On ne peut comprendre si on ne l’a pas vécu avec moi. C’est ma certitude. Et surtout, si je m’exprime mal, l’autre risque de formuler des réflexions, des remarques, qui ne seront nécessairement pas les bonnes, et qui me toucheront, me feront mal inutilement. Je me sentirai encore plus seule… Je ne prends pas le risque.
    Seule devant l’interprétation des résultats. En vingt ans, les examens se sont multipliés, les machines ont été perfectionnées. Scanner, RMN, PET-scan… Chaque examen apporte des doutes, des possibilités d’erreur, ouvre des pistes nouvelles plutôt que d’en fermer.
    Et finalement, comme jadis, le bon sens finit par primer ; il y a suffisamment d’arguments pour penser que c’est un « small cell », et même si un lymphome n’est pas tout à fait exclu, on ne peut plus attendre et je prends le risque....

  • Ce matin, j’ai le temps. Peu de patients hospitalisés, le tour de salle est déjà fini.
    Je suis passée à la cafétéria prendre un jus de fruits, et je trie les feuilles de chimiothérapie, ce que je n’avais plus fait depuis 2009.
    Le classeur déborde.
    Ces feuilles ne sont pas encore informatisées, c’est aberrant, sans doute, mais cela me permet ainsi de feuilleter des centaines de prescriptions, de revoir en un instant tous ces patients et de me rendre mieux compte à quel point ils sont restés dans ma mémoire.
    Des gens que je pensais avoir oubliés… Il suffit que je retrouve leur fiche pour me souvenir d’une foule de détails qui n’ont souvent rien à voir avec leur maladie : leur sourire, leur timbre de voix, leur odeur.
    Moments partagés, craintes dites ou suggérées, paroles sans beaucoup d’importance, mais destinées à se poser, à montrer qu’on n’est pas un numéro, qu’on reste un homme, une femme, avant d’être un malade.
    Courant qui passe dans des mots banals, confiance qui s’installe à travers une conversation en apparence anodine, échange sous l’échange, estime réciproque, lien immédiat, intensité du rapport sous les paroles de tous les jours.
    Je retrouve tout cela intact sous mes formules de chimio : traitement reporté d’une semaine, demi-dose, changement de produit… Derrière tout cela se dessine une vie, une fatigue trop importante, des vacances, une naissance, un Noël passé en famille, le dernier peut-être, sans doute, alors bien sûr on postpose le traitement, voiture en panne, fils prodigue qui a promis d’être là demain, alors vous comprenez, docteur, je veux être bien demain, faire bonne figure, ce n’est pas trop grave si on retarde le traitement d’une semaine ?

  • Je me promène en forêt avec Basile, 4 ans. Au cours de notre promenade, il a trouvé et ramassé deux belles plumes. Il les tient précieusement dans sa main : c’est un cadeau pour Maman, un beau bouquet de plumes.
    Soudainement inquiet, il regarde ses plumes et me demande : « Dis, grand-maman, deux plumes, c’est déjà un vrai bouquet ? »
    Et brusquement me revient un souvenir. On est en 1992, vingt ans plus tôt. On attend pour une biopsie une jeune femme aux antécédents récents de cancer du sein. On vient de trouver un nouveau nodule, qu’on va enlever en salle d’op et analyser.
    Elle est bien sûr très inquiète et a transmis, c’est compréhensible, son anxiété à son mari et à son fils.
    Elle vient accompagnée de ceux-ci.
    Son fils est un petit bonhomme de 4 ans, anxieux, accroché à elle.
    Lui-même a eu un parcours difficile : né en Roumanie, il a été abandonné à la naissance et placé dans un de ces orphelinats où les enfants sont laissés dans leur lit sans aucune stimulation, et proposés à l’adoption contre rémunération à des couples venus de l’étranger, de nos régions d'Europe occidentale principalement, où les enfants adoptables sont rares, et les critères pour les candidats à l’adoption, stricts.
    Ce couple-ci a été refusé chez nous comme candidat à l’adoption, étant donné le cancer récent de la jeune femme, et le risque élevé de rechute. Ils sont donc allés, l’an passé, chercher ce petit garçon, 3 ans à l’époque, qu’ils ont rebaptisé Marc.
    Cet enfant est vif, intelligent, curieux. Il est aussi, on le comprend, extrêmement turbulent, difficile, accroché à sa mère.
    On imagine aisément son angoisse d’abandon.
    Aujourd’hui, il refuse de quitter sa mère, donne des coups de pied à son père qui essaie de le prendre de force.
    La jeune femme elle-même commence à pleurer, et comme on vient la chercher pour entrer en salle d’op, elle refuse de suivre la secrétaire.
    Pendant ce temps, bien sûr, les patients s’accumulent dans la salle d’attente. C’est un jour de consultation particulièrement chargé.
    Comble de malchance, arrive justement aujourd’hui un de ces patients comme il n’en existe heureusement que rarement, de nature grincheuse, revendicatrice… et malpoli.
    Il commence à s’agiter dans la salle d’attente, à se plaindre de mon retard, à agresser la secrétaire.
    La tension monte.
    Par bonheur, notre infirmière en chef, femme à poigne, qui a fait l’Afrique et en a vu d’autres, prend les choses en main.
    D’autorité, elle prend Marc hurlant et le met dans mes bras. Il s’arrête de pleurer. En effet, il me connaît bien, il entend souvent ses parents parler de moi avec crainte. Il est impressionné. Il se calme.
    J’en profite pour admirer la plume qu’il tient à la main, une très belle plume grise de pigeon qu’il a trouvée par terre un peu avant d’entrer dans l’hôpital.
    Notre infirmière-chef propose alors (fermement !) à Marc et à moi-même d’aller chercher d’autres plumes dehors, de manière à offrir un bouquet de plumes à sa maman quand elle sortira de salle d’op.
    Elle pousse le mari d’une main vers la salle d’attente, en lui promettant un bon café et une revue ; de l’autre main, elle pousse la jeune femme vers la secrétaire, qui l’emmène en souriant.
    Ensuite, elle m’assure qu’elle se charge d’expliquer mon retard aux patients et de calmer les fortes têtes.
    Effectivement, le silence se fait dans la salle d’attente, on sent positivement le grincheux se faire tout petit sur son siège…

    Je prends donc Marc par la main, et nous descendons dans le petit parc près du parking, à la recherche d’autres plumes.
    Il fait beau, doux, Marc me fait confiance et commence à se détendre. Il lâche ma main, court à gauche, à droite, il sourit… Brusquement, tout paraît tellement simple, tellement essentiel…
    Miracle ! Marc a trouvé une plume. Une très belle plume, longue, noire, qui ira objectivement fort bien avec la plume grise de pigeon.
    Mais pas par terre, non, ce serait trop simple. Dans un arbre. Pas très haut, mais quand même. Heureusement, cet arbre semble solide, et il a des branches basses. Qu’auriez-vous fait à ma place ? Il y a des plumes qu’on ne peut se permettre de laisser passer…
    J’enlève ma blouse blanche, que je confie à Marc. Je remercie le ciel d’être en pantalon (blanc, mais rien n’est parfait) plutôt qu’en mini-jupe. Je commence à grimper. Marc suit ma progression avec anxiété, me guidant avec précision, car collée aux branches, je ne vois pas la plume.
    Et voilà, elle est là ! Je la brandis avec une fierté légitime. Marc applaudit.
    C’est le moment que choisit un de mes patients pour garer sa voiture, juste à côté.
    Je fais semblant de rien, je prie le ciel pour qu’il ne me voie pas, mais il sort de sa voiture et observe ma descente avec beaucoup d’intérêt.
    « Bonjour, docteur », me dit-il, apparemment pas du tout étonné, « permettez que je vous aide. »
    Il prend la plume, la donne à Marc, me tend la main pour m’aider à sauter à terre.
    Je le remercie, et lui demande de m’excuser : j’aurai sans doute un peu de retard à la consultation.
    - Oui, je l’avais compris, répond-il.
    - Mais quelle belle plume ! ajoute-t-il tout sérieux, à l’attention de Marc.
    - Oui, c’est pour Maman, répond Marc, c’est pour faire un bouquet de plumes.
    Brusquement inquiet, Marc se tourne vers moi :
    - Dis, docteur, est-ce que deux plumes, c’est déjà un vrai bouquet ?
    C’est mon patient qui répond, sérieusement et du haut de son expérience :
    - Oui, pour les bouquets de plumes, les plus beaux, ce qui se fait le plus, c’est avec deux plumes.
    Marc est content. Il prend ma main pour retourner attendre sa maman.
    - À tout à l’heure, docteur, me dit le patient en souriant, et je le vois se diriger avec philosophie vers le kiosque à journaux.

    Alors, oui, Basile : deux plumes, c’est un beau, un vrai bouquet.
    Comme c’est simple, la vie, quand on sait poser les vraies questions !

 
 
 
 

 

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